Elève studieuse et appliquée
Je remets ce texte en ligne, je pense à elle aujourd'hui.
Ce n'est plus la peine d'espérer, à cette heure ils ne viendront plus.
Tu as encore attendu tout l'aprés-midi pour rien. Tu avais pourtant besoin de t'acheter un nouveau jean's et puis, il fallait aller à la FNAC chercher le livre que la prof de français voulait que vous lisiez. Ils avaient promis de t'accompagner. Ce qui t' agace, c'est que ton grand-père va encore grogner qu'il l'avait bien dit, qu'ils n'allaient pas perdre leur temps à venir te voir, tes bons à rien de parents.
Tu remontes dans ta chambre, tu laisses la chienne venir avec toi, pour une fois. Le regard de l'animal s'attache à tes gestes et elle suit, inquiète, tes mouvements, elle sait déjà. Sa queue bat lentement contre le plancher. Tu relis ton devoir de maths à faire à la maison. De toute façon, tu aurais eu comme d'habitude la meilleure note de la classe. " Sérieuse et appliquée, excellente élève ", disent les bulletins scolaires que signent ta grand-mère. C'est elle qui va parfois aux réunions parents professeurs, elle n'aime pas trop elle ne comprend pas toujours ce qu'ils disent, les professeurs. Mais enfin, tant qu'ils disent que la petite est travailleuse: elle a toujours ça de mieux que sa mère. Parfois, ça te met mal à l'aise quand il faut expliquer pourquoi c'est elle qui vient, et non tes parents, à un nouveau professeur qui n'est pas au courant de la situation. Ou alors quand il faut remplir la fiche de présentation :<< prenez une feuille de papier et indiquez votre adresse et la profession des parents >> Au début, tu avais honte et tu préférais inscrire parents décédés mais la secrétaire du collège t'a convoquée pour te demander des explications. Alors maintenant, tu inscris à la place du nom des parents, responsables légaux deux points le nom de tes grand-parents, comme le juge te l'a expliqué.
Tu fais le tour de ta chambre, elle est impeccable. Tu ranges encore ton bureau, la trousse Diddl au milieu, les cahiers avec les cahiers, les classeurs tête-bêche pour faire une pile bien droite et les livres ensemble. Le collège les réclamera sans doute à ta grand-mère, tu te demandes quel sera l'élève qui les aura l'année prochaine, et tu souris à la pensée que les gribouillis que tu as dessiné dans le livre d'espagnol, pendant un cour où tu t'ennuyais, seront encore là mais qu'on ne pourra pas te disputer.
Les posters de Lorie sont bien en place, à côté de celui du cheval qui galope sur une plage. Les peluches en rang sur le lit.Tu penses prendre avec toi ta préférée, celle du temps où tu étais bébé et tu vivais encore chez tes parents. Comme tes copines de classe chez qui tu es parfois invitée. Toi, tu n'as jamais eu de fêtes d'anniversaire, Papy dit que ça braille de trop les enfants, et ta grand-mère n'aime pas faire les gâteaux. Pourtant, tu en as rêvé d'avoir toi aussi un gâteau au chocolat, décoré avec des Smarties et les bougies qui ne s'éteignent jamais, pour que le moment de souffler ça dure longtemps, et qu'on puisse prendre des tas de photos. Alors, tu as arrêté d'aller aux fêtes des autres puisque tu ne pouvais pas les inviter à ton tour. Tu reposes la peluche, elle sera mieux sur ton lit, d'ailleurs elle pourrait s'abîmer, la pluie commence à tomber. La chienne gémit doucement, tu te dis qu'il faudra faire attention à ce qu'elle ne te suive pas et à la laisser enfermer dans la cuisine. Elle va sans doute gratter la porte avec ses griffes, ta grand-mère ne sera pas contente. Elle se fait vieille, cette chienne, elle est née presque en même temps que toi. 12 ans pour un chien c'est vieux, remarque, toi aussi tu te sens vieille et fatiguée.
Il faut te dépêcher tes grand-parents vont rentrer. Cela fait longtemps que tu y penses, tout est ordonné dans ta tête. Tu ouvres la porte de la cuisine, tu repousses à l'intérieur la chienne qui veut te suivre. Elle se dresse contre la porte et aboie. La balançoire est dans le verger, un peu plus loin. C'est drôle, tu l'avais oublié cette balançoire, il y a longtemps que tu ne te balances plus, les pieds pliés puis tendus pour aller haut, plus haut, en imaginant entendre ce que doivent dire les mères << pas si haut, tu me fais peur, fais attention >> La tête en arrière, tu regardais basculer le paysage, le ciel en bas, les arbres en l'air. La corde n'a jamais servie, tu ne comprends pourquoi elle est là, peut être du temps où maman était petite. Tu n'as jamais su y grimper, au collège c'est la seule mauvaise note que tu ais eu mais c'est vrai que tu n'es pas trés forte en sport. La chienne aboie de plus en plus, tu as envie de retourner la calmer, mais non, tu n'as pas le courage. Tu lances la corde le plus fort possible autour de la poutre pour la raccourcir. Tu sais comment t'y prendre, à la campagne, on entend souvent parler de gens qui se sont pendus. Sauf que ce sont surtout de vieux garçons trops seuls, pas les petites filles de 12 ans .
Tu n'as pas peur, tu es trop fatiguée pour ça.Tu veux faire comme dans ton jeu de Playstation quand tu as perdu game over et on recommence à zéro. Etre encore plus intelligente, redevenir un si joli bébé qu'aucune maman n'aura jamais envie un jour d'abandonner. Tu sens des bras t'entourer, une bouche sur ta joue et une voix qui chantonne Dors ma toute petite, ma si jolie petite fille.
Tu es sur la balançoire et tu t'envoles.Tu t'envoles d'un monde où les petites filles de 12 ans ne devraient pas avoir d'autres soucis que de choisir la couleur des élastiques qu'elles vont mettre dans leurs cheveux, la note du contrôle de français ou leur premier amoureux...