Jour de concours
Nous sommes arrivées de bonne heure sur le terrain. Tu es aussitôt partie t'occuper de ton cheval, moi je suis allée m'occuper dans mon coin: d'abord transformer le coffre de la voiture en sellerie-cabine d'essayage, je sais à l'avance que tu vas venir faire 50 voyages, il te manque toujours quelque chose ou tu as besoin que je te refasse ta queue de cheval, t'aider à fixer tes éperons...tu es trop stressée pour y arriver seule, alors surtout ne faire aucune remarque même si tu me malmènes un peu, sinon c'est la crise de larmes.
Faire le tour du club où nous nous trouvons, essayer de trouver 2 ou 3 personnes connues, voir ce que l'on peut trouver de bon à grignoter, installer mon coin broderie-lecture dans la voiture, aller m'informer sur ton heure de passage, en gros, tout faire pour m'occuper l'esprit et ne pas t'approcher, histoire de ne pas te transmettre davantage de stress. De loin, je te vois entrer sur la détente, l'endroit où les cavaliers échauffent leur chevaux avant d'entrer sur le terrain. Par expérience, je sais que tu feras en sorte de ne pas passer dans les premières, ça m'agace parce que je suis tellement pressée que ton tour soit terminé mais je ne dis rien, encore une fois. L'épreuve a débuté, je rejoins ma place attitrée, près de la tribune du jury, histoire que tu me trouves tout de suite d'un regard, on ne se parle pas mais tu sais que je suis là, ça suffit. J'ai la gorge nouée, l'estomac qui remonte, le coeur qui s'emballe...pas pour ton résultat, si tu gagnes je serai la plus fière des mères ...si tu perds je serai la plus fière des mères quand même. Non, j'ai peur, une frousse terrible de l'accident, et là je ne peux rien faire pour te l'éviter, c'est le moment où je me sens le plus impuissante, où je me maudis de t'avoir incitée à faire ce sport, j'ai peur pour toi ma toute-petite. J'ai le téléphone à l'oreille, ton père, ne peut pas être là ,pris par son boulot, ce n'est pas grave, il suivra l'épreuve en direct.Tu entres sur le terrain, sous ton casque bleu-marine, tu es encore plus blanche que blanche, tu souris quand même en te présentant au jury... Echo de P. sur Anaïs...euh non pardon Echo de P. sous la selle d'Anaïs R...c'est à chaque fois pareil, le stress te fait bredouiller pourtant on te fait répéter avant chaque concours :-).
C'est parti, Echo à son habitude fait preuve de mauvaise volonté, hsitoire qu'on comprenne bien que s'il accepte de se soumettre à toi, c'est parce qu'il le voudra bien..il recule, lève les fesses, lance un coup de pied...je sens à ta machoire qui se crispe que c'est mauvais signe, la cloche retentit, tu as une minute pour prendre le départ...et Echo refuse toujours de partir sur le bon pied...mais ça y est, il connait son métier, c'est parti, le 1 est bien passé on continue un peu lentement mais ça passe toujours 2 puis 3 puis 4 ...une barre a vibré tu te retournes pour t'assurer qu'elle ne tombe pas, du coup l'obstacle suivant arrive trop vite et tu es un peu déséquilibrée à la reception. J'ai les jambes qui flageolent, je dis à ton père elle va tomber .Ta monitrice à côté de moi hurle: redresse-toi ...tu l'entends..les monitrices d'équitation ont la voix qui portent généralement...tu essaies de retrouver ton équilibre. Ton cheval, que tu gênes sur son encolure, d'un coup d'épaule te remet en selle...là tu reprends confiance, tu sens qu'il ne te lâchera pas et qu'il connait bien son boulot. Tu accélères le rythme, là, tu ne contrôles plus vraiment, tes 50 kg contre ses 600 kgs, il faut lui faire confiance et toi, tu as l'envie d'aller de l'autre côté. Il te suffit de regarder ton obstacle et Echo y est dessus aussitôt...un tournant, un moment de flottement tu ne trouves plus le numéro suivant, une voix amie dans le public..à droite !...ça y est, tu remets les obstacles dans l'ordre...je suis toujours en apnée..heureusement le parcours ne dure que 2 mn...j'arrête de respirer complètement c'est le dernier...et ça passe, parcours sans faute. Je respire enfin.
Tu es heureuse, ce ne sera pas le meilleur parcours en temps, mais qu'importe, tu viens de vivre un tel moment de complicité avec ton cheval. Tu le caresses, et tu sors du terrain. Je reste à ma place, ta monitrice t'attend à la sortie histoire de te faire ses commentaires à chaud...c'est bon, tu souris, ça doit être positif. Je te laisse seule, savourer ce moment de retour au calme avec ton cheval, tu l'emmènes marcher tranquillement et profiter de ton parcours sans faute. Je sais que c'est pour ce moment si fugace, que tu endures les heures de cours dehors par tous les temps, les moments difficiles parce que ton cheval n'aime pas travailler, l' humiliation aussi parfois d'être la plus "mauvaise élève " du cours , encore plus difficile à encaisser lorsqu'il s'agit de son propre cheval.
De loin, j'attends que tu regagnes le camion où tu attaches ton cheval, et je te rejoins enfin...je sais toujours à ton visage s'il vaut mieux que je m'abstienne et fasse demi-tour et attendre que tu viennes vers moi avec le fameux " alors, t'en as pensé quoi ?", ou si je peux m'approcher, comme aujourd'hui. Parfait, ma fillote, tu as été géniale ! On desselle Echo, on le couvre, on prépare son gloubiboulga :carottes-pommes-cassonade ...et je te laisse filer vers tes copines :-)) Et je vais verser ma petite larme de soulagement dans mon coin, ouff pas d'accident aujourd'hui !!
