Brumes

Publié le par R.

Le jour finit de se lever, lorsqu'on arrive au club, on n'est pas trés nombreux. Le dimanche matin, personne n'est encore là et nous sommes accueillis par les hennissements, tiens, la ration du matin n'est pas loin, se disent les chevaux. La nuit a été fraîche, et on entend quelques éternuements, cela promet quelques mouvements de bonne humeur pendant la ballade. Les petits matins frais picotent un peu les chevaux, qui n'ont pas encore eu le temps de faire leur poil d'hiver. Petit café avalé en vitesse debout, et on se prépare à seller. On ne parle pas beaucoup, le sommeil n'est pas trés loin. La sellerie,l'odeur du foin, le cuir qui craque un peu. On prépare dans le box, étonnement de l'animal: trop tôt pour les reprises, ce n'est pas une séance de travail normale,ni de sortie en concours, on dirait. Pas de protections, ni d'enrênements spécifiques, un cavalier plus détendu, serait-ce signe qu'on sort en extérieur ?

Tout le monde est enfin prêt, en colonne par un, le long de la route. Cavalier et cheval se dérouillent, on éternue, silhouettes fantômatiques dans la brume qui, peu à peu, se lève. On arrive enfin en forêt, les groupes se forment par affinités, on est botte à botte et on échange enfin quelques paroles. En dessous de nous, on sent les frémissements, le cheval a un peu froid, et lui, les conversations ça l'ennuie un peu...et puis l'allée est large, on voit loin... surtout chez les pur-sangs ou les trotteurs, peut être réminiscence chez certains de leur jeunesse, des trottings à l'aube dans une écurie de course,ils étaient alors porteurs de résultats prometteurs, et puis, non, pas assez de résultats, pas assez d'argent gagné...donc ils finiront leur carrière, dans le meilleur des cas dans un club hippique, dans le pire, ils seront embarqués dans un camion. Mais aux plus chanceux, il restera toujours la nostalgie des galops sur les pistes, il suffit de peu de choses pour que cela revienne,une longue ligne droite ou un congénère qui cherche à doubler, on n'efface pas ainsi l'instinct de courses de générations de chevaux, élevés dans le seul but de galoper ou de trotter, histoire de continuer à alimenter les caisses du PMU, et de faire rêver, ou payer?, les parieurs du quarté ou du quinté.

Nos montures se font plus attentives, les oreilles sont sans cesse en mouvement, vers l'avant, vers l'arrière à l'écoute d'une parole, d'un claquement de langue...signal qu'enfin on le cavalier va demander le trot. Rien à voir avec le travail tellement fastidieux des reprises, là, il n'y aura pas besoin de tambouriner sur le flanc de l'animal pour le mettre au travail. Imperceptiblement, le cavalier se prépare, mais le cheval,lui, sait déjà que c'est maintenant, les rênes se tendent, et on trotte enfin,il faut retenir un peu, trop tôt pour le galop, on remet en route l'organisme ...on s'ébroue, on chasse des poumons et des narines la poussière de séances de travail estivales, sous un soleil torride. On respire mieux, on a un petit peu froid mais ça ne durera pas. On essaie de garder sa position dans la file, pas facile, le cavalier n' est pas encore tout à fait à l'aise. A ce stade, les chevaux ne sont pas encore détendus, on sent encore la pression sous nous, qui ne demande qu'à s'échapper. Il faut peu de choses, un jeune qui fait un saut de mouton parce qu'une feuille d'arbre a bougé et qui donne le signal des réjouissances et là, tous ne demandent qu'à suivre, même les plus vieux, qui en ont vu d'autres, habitués aux incartades des jeunes et qui ne bronchent pas en reprise ou sur les détentes des concours. En forêt, ils redeviennent tous des yearlings. Au détour d'un chemin, on tombe sur une famille de chevreuil, qui nous regarde passer sans trop de crainte: l'odeur de l'homme est masqué par celui du cheval. On s'arrête,moment magique. On prie pour ne pas qu'il se mettent à fuir, parce que l'instinct prenant le dessus, les chevaux pourraient bien faire de même. Le soleil commence à percer et tombe en longs rayons, cela sent les champignons et les fougères. Et puis d'un fourré s'envole un oiseau, les chevaux déguerpissent, il faut remettre en place, rassurer? On aide à remonter celui qui s'est laissé surprendre, on repart...et on va enfin galoper, on attend l'ordre du premier de la file, non, mon vieux, pas encore, attends...maintenant vas-y, pas besoin de le dire, il suffit de le penser, le cheval le ressent. Les larmes coulent des yeux à cause du froid et de la vitesse, on essaie de regarder la direction, les branches basses à éviter, les ornières du chemin dangereuses pour ses membres. Lui, se retrouve sur une piste de course, ou sur une piste de cross, le galop s'allonge, il a été crée pour ça galoper, galoper, galoper, pas pour se traîner des heures durant sous la selle de débutants ...parce que l'équitation, pour certains,cela manque à la panoplie BCBG-4x4-golf- Pas crée non plus pour être sorti de son box, embarqué dans un camion, emmené sur un concours, où il a interêt de ne pas faire tomber les barres, s'il ne veut pas se prendre une volée de coups de cravache par une gamine qui ne comprend pas pourquoi le cheval à 20 000€ payé par papa ne termine pas sans-faute...Et puis s'il persiste, on peut toujours essayer de mettre des capsules de bière dans ses protects à l'entrainements histoire qu'il comprenne vite que s'il ne veut pas se faire mal, il a interêt de lever ses jambes et de les passer, les barres. La fin de l'allée est proche, plus assez de visibilité, on ralentit et on repasse au pas. Les chevaux fument dans l'air frais, ils sont enfin détendus, on laisse se rallonger les rênes, on les laisse saisir quelques brins d'herbe au passage, ou quelques feuilles et le cavalier respire. On reforme les groupes de cavaliers, les conversations reprennent et on savoure pleinement ce moment de complicité. La ballade se poursuit tranquillement, il fait plus chaud et on croise les premiers promeneurs. Les chevaux regardent sans sourciller les chiens ou les VTT, on continuerait bien ainsi mais on prend le chemin du retour, en passant par le gué, pour offrir un semblant de thalasso à nos montures. Les plus facétieux tapent dans l'eau, histoire de mouiller leur cavalier, et il y a en a toujours un qu'il faut faire sortir d'urgence du gué:il s'y roulerait bien, cavalier et équipement compris! On rentre au club, on les lâche un moment au pré, véritable moment de bonheur équin, se rouler dans la boue, ou c'est le pansage complet, celui qui prend 2 heures et qu'on n'a pas toujours le temps de faire en semaine.On n'a même pas besoin d'attacher le cheval, il s'endort quasiment sur place et se laisse faire béatement. On sort une table, on improvise un casse-croûte, on refait la ballade, on se moque de celui qui est tombé peut -être, on enguirlande gentiment celui qui a laissé son cheval renifler d'un peu trop prés les fesses de sa jument irrascible, on envisage les prochaines sorties, on partage la sensation d'appartenir à un monde un peu à part, pas simple cavalier mais véritable passionné de cheval. On est heureux, on a offert à son cheval un moment de détente dans son quotidien de cheval de sport, tellement loin de sa vie naturelle.

Publié dans Pêle Mêle

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Shantti 19/10/2005 10:07

pleins de beaux souvenirs qui me reviennent!!
merci:-))

Véronique 75 27/09/2005 14:15

Merci marie-Anne pour le récit de cette belle balade que je ne ferai jamais (allergie !), tu sais magnifiquement retransmettre ta passion ! Bravo

fonfoise 25/09/2005 14:45

..Belle ballade que tu nous offres!!bises

domi83 25/09/2005 14:27

magnifique ton texte !!! j'y ai pris beaucoup de plaisir et je suis très sensible au respect que tu as pour la nature et les animaux ;-))) merci pour cette jolie ballade et une caresse sur le popotin de ton ami ;-))) je parle du cheval ça va sans dire ;-D