Aprés-midi ordinaire

Publié le par Emma

 Je commence à avoir mes repères, les personnes me reconnaissent, le dialogue s'établit mieux.

J'ai mon partenaire attitré au jeu des grenouilles qui avalent des billes ( je ne me souviens plus du nom, rigolo à jouer mais une cata pour les oreilles sensibles), qui se gondole chaque fois qu'il gagne, il reste avec moi pendant que sa mère rend visite à son frère.

Je préfère les jours de parloirs réservés aux détenus provisoires, pas encore jugés plutôt que les jours de parloirs réservés aux condamnés. Les familles n'ont plus l'espoir d'un jugement clément ou d'une libération.

Ce sont surtout beaucoup de mères de famille qui viennent rendre visite à leur fils.De semaine en semaine, parfois 3 fois par semaine, je les vois arriver avec leur sac en plastique Auchan ou Carrefour plein de linge, seuls contenants autorisés à entrer, aprés la fouille obligatoire.

Certaines femmes ont rajouté sur le sac des dessins, des petits mots d'amour destinés au détenu.

Les épouses ou petites amies sont toujours tirées à 4 épingles et très sexy, ce sont les hommes qui le réclame, parfois les gardiens acceptent de regarder ailleurs quelques minutes.

En en voyant certaines très jeunes, je m'interroge: leur compagnon est parfois condamné à de lourdes peines, comment peut on attendre et s'engager sur un si longue période sans savoir si leurs sentiments seront les mêmes au bout de 10 ans? Combien d'entre elles seront encore là au bout de ce temps ? Et est-ce souhaitable, elles sont si jeunes et la ré-insertion de leur compagnon est bien aléatoire.

Fin du parloir, certaines familles reviennent passer un moment. Une petite fille pleure, c'est la première fois qu'elle rend visite à son père, accompagnée de sa mère et de sa grand-mère, sans doute la mère du détenu. La boîte à bonbons lui fera oublier son chagrin, ce sera plus difficile de consoler la vieille dame qui pleure aussi. Mes paroles ne sont pas pas efficaces, je lui caresse la joue, je la serre contre moi. Elle s'essuie les yeux avec son foulard et me remercie. J'apprends ainsi qu'un simple contact physique est parfois plus parlant que les mots.

J'ai une véritable tendresse pour ces familles. En revanche, je n'ai pas de sympathie particulière pour les détenus, pas d'angélisme déplacé s'ils sont incarcérés c'est qu'il y a une bonne raison, mais leurs conditions de détention vont, à mon avis, bien au-delà d'une sanction ou d'une dette envers la société.

A mon grand étonnement, j'apprends ainsi qu'il arrive que des mineurs de 13 ans se retrouvent en maison d'arrêt.

Un jeune homme qui vient juste d'avoir 18 ans, a quitté le quartier des mineurs, où il bénéficiait d'une cellule individuelle pour retrouver le quartier des majeurs. Aussi sec, il a connu son premier passage à tabac « pour t 'endurcir » lui ont dit les autres détenus. Sa mère viendra nous voir bouleversée, et la présidente de l'association obtiendra finalement qu'il soit remis en cellule seul mais pour combien de temps ?

Les familles nous interrogent souvent sur la réalité de la violence en prison, difficile de la nier mais comment le dire à une mère dont le fils vient tout juste d'entrer en détention. On ne lui cache pas la vérité, mais je la vois se décomposer sous nos yeux. Leur impuissance à protéger leur enfant doit être terrible à vivre.

Je suis souvent émue c'est vrai, mais certaines m'énervent tout de même. J'apprends aussi à prendre sur moi. Comment réagir face à une femme, qui trouve que la condamnation infligée à un (petit?) ami, pour violence conjugales sur une ex-compagne, est trop lourde ? Je ne suis pas d'accord, j'essaie de lui faire comprendre que chaque jour, des femmes meurent sous les coups de leur compagnons et que c'est bien quelque chose de grave, mais elle ne m'entendra pas. J'abandonne, et me contente de l'écouter. Certaines personnes sont dans la négation totale des faits du détenu et crient à l'injustice, même en niant l'évidence.

Je suis révoltée aussi de voir certaines femmes aussi soumises à l'emprise de leur mari, elles-même leur victime parfois, et qui même détenu les manipulent à volonté. Certaines sont sous la surveillance constance de « copains » qui font ensuite un compte-rendu détaillé aux détenus.

Et toujours veiller à ne pas trop en prendre sur mes épaules, garder à l'esprit que quelque soient les relations amicales qui vont se nouer, elles prendront fin brusquement à la libération du détenu, et tant mieux si on ne revoit jamais ces familles, c'est qu'elles ne connaîtront plus l'épreuve de l'incarcération d'un proche.....


Publié dans Pêle Mêle

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

DominiquE 29/04/2006 20:17

Comment se mettre à la place des autres ? Comment les comprendre ?  Moi-même, j'essaie le plus possible de le faire. Cela me permet de voir les choses autrement. C'est formidable ce que tu fais. Bises.

Asibella 29/04/2006 15:43

Je suis une vraie éponge, incapable de faire la part des choses quand je suis face à la souffrance telle que tu la décris...
Et donc d'autant plus admirative de ton action. C'est bien ce que tu fais.

Myriel 28/04/2006 10:17

Je suis en admiration devant un tel engagement. Cela doit vraiment etre difficile d'aider sans juger, de consoler et de ne pas tout prendre a coeur, de ne pas se charger du malheur des autres.
Bravo

mamily 27/04/2006 22:25

Il faut beaucoup d'amour et de compassion pour aider, sans juger, toutes ces personnes en souffrance, c'est très bien ce que vous faites, je pense, qu'après on relativise tout ce qui n'est pas important. Bon courage pour cet accompagnement.

sashashem 27/04/2006 22:17

quel courage, quelle générosité de coeur, je suis admirative de ce don d'amour gratuit que tu donne, si il avait plus de personne comme toi le monde serait sans doute meilleur